P!nk Bloc en a (encore)… RAS LE POMPON !

texte de Marie-Claude G. Olivier

Des membres du P!nk Bloc portent leur bannière dans la Parc Émilie-Gamelin lors de la manifestation Genre de grève du 15 juin 2012. Photographe inconnu.e.

Des membres du P!nk Bloc portent la bannière dans la Parc Émilie-Gamelin lors de la manifestation Genre de grève du 15 juin 2012. Photographe Marie-Claude G. Oliver.

Membres du P!nk bloc Montréal lors d'une manifestation du 1er mars 2012. Photographe inconnu.e.

Membres du P!nk bloc Montréal lors d’une manifestation du 1er mars 2012. Photographe inconnu.e.

Le 13 février 2012, mon association étudiante, l’Association Facultaire des ÉtudiantEs en Art (AFÉA) de l’UQAM, était parmi les premières associations à lever les cours. Dès lors, les étudiantEs se sont mobiliséEs autour d’un symbole rassembleur : le carré rouge. Mais ce symbole, à lui seul, représentait-il vraiment la diversité des étudiantEs en grève? Un groupe d’amiEs avaient soulevé cette question quelques semaines auparavant, autour d’un pudding au riz. La résistance queer et féministe devait être visible au sein du mouvement, et le P!NK BLOC Montréal était bien décidé à ajouter quelques nuances de rose.

La tactique en question

Des membres du P!nk bloc s'amusent lors d'une manifestation. Photographe inconnu.e.

Des membres du P!nk bloc s’amusent lors d’une manifestation le 2 février 2012. Photographe inconnu.e.

Le P!NK BLOC Montréal doit son appellation à la tactique du même nom. Cela va sans dire que nous n’étions pas les seulEs à nous l’approprier, et que nous nous insérions à l’intérieur d’une constellation d’initiatives roses dans l’espace public. InspiréEs des (défuntes) Panthères Roses de Montréal, un groupe de queers radicales qui ont endossé de nombreuses actions loufoques portées, notamment, contre les politiques anti-choix et homophobes du gouvernement Harper; et du groupe de queers solidaires PolitQ, qui avait utilisé la tactique du pink bloc lors du G20 à Toronto, en 2010, nous souhaitions agir tout en rose et en paillettes afin d’être visibles lors des manifestations.

La tactique du pink bloc est née lors du sommet du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale à Prague, en 2000. Elle avait permis à un groupe d’activistes de se rendre assez près du Centre de congrès pour en provoquer l’évacuation. Souvent comparée au black bloc le pink bloc se rassemble de manière ponctuelle à l’intérieur des manifestations dans le but, par exemple, de perturber le contrôle policier en renversant la peur chez les manifestantEs. À cet effet, on peut lire le texte Cé quoi un pink bloc sur le site web des Panthères Roses, dont voici un extrait :

Elle [la tactique] vise à promouvoir le queer (dépassement des genres sociaux masculins et féminins et de l’oppression patriarcale) et le travestissement. Elle recherche et intègre une diversité de modes d’action au sein même du cortège, mais essaie souvent de détourner et de saboter avec humour et élégance les armes du système et ces modes d’oppression. Elle cherche à dépasser les fausses limites entre violence et non-violence. Elle se veut offensive, mais dans des rapports de force souvent inégalitaires, ne court pas systématiquement la confrontation directe et la montée en pression. Elle viserait plutôt à neutraliser les forces policières par des stratégies d’évitement et de mouvements constants.

Un membre du P!nk bloc porte son cape lors d’une manifestation le 2 février 2012. Photographe Marie-Claude G. Olivier.

Désarçonner les « armes du système » et signifier la présence des queers et des féministes au sein de la lutte estudiantine n’étaient pas les seules préoccupations du P!NK BLOC. D’une part, nous avions réalisé l’absence de groupes queers à l’UQAM. Il n’y avait aucun espace par et pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles, transgenres, queers, intersexes, asexuelles ou autre (LGBTQIA), celles qui n’étaient pas représentées par un mouvement qui s’élevait de manière homogène. C’était bien là que tout se jouait : nous n’étions pas affectéEs de la même manière par les frais de scolarité que la majorité des étudiantEs et, de ce fait, nous n’avions pas les mêmes privilèges. CertainEs avaient des relations difficiles avec leurs parents à cause de leur homosexualité et ne recevaient pas l’appui de ceux-ci, d’autres éprouvaient des problématiques liées à l’emploi en raison de leur apparence physique. De plus, à l’instar de l’Institut Simone de Beauvoir, avec sa Déclaration sur la hausse des droits de scolarité au Québec et son impact sur les femmes, nous souhaitions rendre compte de la précarité des femmes et des personnes rascisées face à l’endettement, en raison de l’iniquité salariale, ou de leur surreprésentation dans des emplois moins rémunérés. En définitive, nous nous opposions à un accès restreint à l’éducation qui allait, tôt ou tard, (re)produire un « stéréotype étudiant ».

« Tapette révolutionnaire contre la hausse pour la bais(s)e! »

Par le biais de soirées de création ponctuelles, le P!NK BLOC avait aménagé des « espaces de rencontre » dans les locaux d’arts plastiques situés au 6e étage du Pavillon Judith-Jasmin de l’UQAM. Concrètement, nous avions invité les gens à venir discuter des enjeux et des problématiques qui les touchaient autour de la confection de pompons et de capes flamboyantes. Outre le fait d’être MANIFifiques, les capes nous permettaient d’écrire un message vu de touTEs, de laisser aller notre créativité et de partager nos idées et nos talents. Ça a donné quelque chose comme ça (ma cape) :

printemps érable / P!nk Bloc

La cape P!nk Bloc de Marie-Claude G. Olivier déposée dans nos archives.

Cette cape, qualifiée par un ami d’« anarcho-féline » en raison de son drapeau moitié noir, moitié félin, était ornée d’un panda en paillettes, cousu avant l’arrivée du panda-anarchiste, Anarchopanda. Il va s’en dire que la « coquetterie » est inévitablement devenue magique : je portais désormais un symbole qui avait une résonnance particulière pour plus d’unE. Des étoiles avaient également été apposées (peut-être bien celles de la galaxie des genres!), un signe « pas de police! » ainsi que des petits poumons brodés qui semblaient vouloir dire « non aux gaz lacrymos! ». Au fil des événements, Le « Ni Dieu, ni Charest, ni hausse des frais » fut remplacé par « Ni Dieu, ni Pauline, ni hausse des frais », un « Pauline » bien vite caché sous un gros « tape » noir portant plutôt l’inscription « Marois ». Nous avions remarqué que les femmes présentes dans les « hautes fonctions » étaient souvent nommées par leur prénom, contrairement à leurs homologues masculins. De la même manière, les insultes qui étaient faites à leur égard, par exemple dans les slogans, semblaient souvent être d’ordre personnel, alors que celles reçues par les hommes étaient plutôt d’ordre professionnel. En se transformant au cours de la grève, ma cape est devenue une sorte « d’œuvre d’art » politique. Issue d’un geste délibérément contestataire et engagé, elle m’a permis de témoigner mon désaccord face à la marchandisation de l’éducation, ainsi qu’un refus de l’inactivité face à diverses problématiques sociales et politiques, étroitement liées. Enfiler une identité queer et féministe, une « étiquette » politique volontairement revendiquée, témoignait à la fois du meilleur et du pire : la force collective et le rappel constant des atrocités homo/lesbo/transphobes, etc., en tous lieux.

Membres du P!nk Bloc et leur.e.s pompons lors d'une manifestation 1er mars 2012. Photographe inconnu.e.

Membres du P!nk Bloc et leur.e.s pompons lors d’une manifestation 1er mars 2012. Photographe inconnu.e.

Pour rendre visible cette force collective, nous apportions toujours un sac rempli de capes et de pompons lors de manifestations. Alors que plusieurs d’entre nous se questionnaient sur la notion d’alliéE (envers les personnes racisées, trans, travailleuses du sexe, etc.), les capes roses avaient un pouvoir « d’uniformisation » surprenant. Peut importe le genre ou l’orientation sexuelle, nous étions touTEs dans le même pink bloc. S’afficher dans la rue avec l’attirail rose était non seulement un appui, mais bien, une auto-identification aux « anarchistes du sexe » que nous incarnions. S’inscrivant au sein des différents débats féministes le P!NK BLOC se positionnait comme un groupe pro-sexe et en faveur de la reconnaissance des travailleuses-eurs du sexe. En plus de dénoncer le sexisme et le genrisme au sein de la grève étudiante, nous souhaitions marquer notre opposition au « slut/body shaming », à la normativité sexuelle et à la stigmatisation qui en découle, de « pute » à « pédéE » (à cet effet, voir le communiqué La hausse des frais on en peut plus, les slogans pro-viol, non plus!

Désarçonner la violence (se la réapproprier)

La couverture de Féminétudes, vol.17.

La couverture de Féminétudes, vol.17.

Lors de la grève étudiante devenue « grève sociale », un nombre quasi incalculable d’initiatives artistiques et ludiques se sont suivies; on peut penser aux nombreuses maNUfestations, à la manifestation des « étudiants super riches » du Québec (MESRQ), « Manif* de droite pour la hausse », aux chansons de Mise en demeure comme Violence illégitime mon oeil!, où encore aux tricotteuses-eurs du groupe Maille à part, pour ne nommer qu’elles. S’inscrivant parmi celles-ci, les actions du P!NK BLOC furent largement motivées par la parodie, l’ironie et le jeu. Dans un climat de violence policière devenu insoutenable, le jeu nous a permis, d’une certaine façon, de nous réapproprier le pouvoir dont on cherchait à nous dépouiller. Par exemple, on a pu voir le P!NK BLOC courir à la rencontre de l’anti-émeute, faire semblant de fouetter les policier de ses pompons, et ce, en criant « You’re sexy! You’re cute! Take off your riot suit! », « T’es beau! T’es chaud! Me semble que l’casque est d’trop! » Si pour diverses raisons la plupart d’entre nous préféraient agir dans cette frange ludique de la radicalité, cela n’annihilait pas pour autant notre intérêt face à d’autres types d’actions. Aussi prenait-on plaisir à scander : « 1, 2, 3, 4, this is fucking class war! 5, 6, 7, 8, organise and masturbate! » ou « C’est pas les homophobes, qui ont changé l’histoire! On suce des pénis pis on fourre à soir! » ce dernier slogan référant à la fois au démembrement du stigmate de « pute » ainsi qu’à une posture homopositive (Philippe Dumaine et Marie-Élaine LaRochelle, « Le P!NK BLOC : Queers et Féministes en grève! » dans FéminÉtudes, vol.17 [Les pratiques féministes], no.1, 2012).

L’affiche de la manifestation Genre de grève 15 juin 2012. Artist.e inconnu.e.

Le durcissement de la répression au cours de la grève a eu des répercussions dans la vie des étudiantEs et dans bon nombre de collectifs. La brutalité policière, la violence systémique, la violence rapportée par les médias de masse contre les manifestantEs, la violence exercée à l’intérieur même du mouvement, etc., nous ont pousséEs à nous questionner sur l’efficacité des stratégies dites « pacifiques ». Certains groupes ont mis fin à leurs activités (par exemple, La ligne rouge dans le métro, vers la fin du mois de mai 2012) tandis que d’autres, comme le P!NK BLOC, se sont radicalisés. Le 15 juin 2012, le P!NK BLOC avait organisé la manif GENRE DE GRÈVE manifestation travestie contre la répression/pour un accès gratuit, une manifestation annoncée dans le communiqué Le P!NK BLOC est fâché! fâché! contre l’état policier! dont voici un extrait :

Charest et compagnie veulent qu’on donne notre itinéraire? Nous revendiquons notre droit de circuler librement, sans faire l’objet d’intimidation. Harper et sa gang refusent qu’on manifeste masqué? Nous revendiquons notre droit à l’autoreprésentation, à nous habiller et à nous maquiller comme on veut. Tremblay et ses tinamis veulent créer de fausses divisions entre nous (étudiant.e.s vs contribuables, casseu.ses.rs vs pacifistes, jeunes vs baby boomers)? Nous refusons ces dichotomies simplistes, tout comme nous refusons un système hétéropatriarcal qui nous met dans des cases rigides.

Ainsi, en refusant les dichotomies telles que casseurEs/pacifistes (voire casseurEs/étudiantEs, dont les médias grand public tiraient avantage), le P!NK BLOC cherchait à faire valoir l’importance de la diversité des tactiques.

Coït ininterrompu

Membres du P!nk bloc lors d'une manifestation le 14 sept 2013. Photographe inconnu.e.

Membres du P!nk bloc lors d’une manifestation le 14 sept 2013. Photographe inconnu.e.

S’il n’y a pas eu de « fin », à proprement parler, à la grève étudiante, il n’y a pas eu non plus de point final aux activités du P!NK BLOC Montréal. Et c’est un peu par hasard que certainEs d’entre nous se sont retrouvéEs vêtues de rose à la première manifestation contre la charte des valeurs québécoises, le 14 septembre dernier. Un rassemblement phénoménal de personnes migrantes, comme nous en voyons rarement (jamais?), qui a vite fait d’alimenter la peur de « l’autre ». Qu’est-ce qui était si confrontant, Adil Charkaoui? Le Hidjab? Le turban? La kippa? Les bijoux à la Monseigneur Turcotte? Les « tapettes flamboyantes » du P!NK BLOC vite « dévoilées » dans la foule? Comme les camarades présentEs lors de cette manif, je sens le besoin d’exprimer — entre autres choses, puisque je pourrais m’étendre longuement ici sur les revendication des peuples autochtones — mon désaccord avec l’instrumentalisation du féminisme à des fins électorales. Un féminisme, s’il en est un, qui favorise les « Québécoises de souche » (occidentales, fortunées et hétérosexuelles) référant à la majorité bien plus bruyante que silencieuse. Exclure une femme de la fonction publique parce qu’elle a choisi de porter le voile, voire abolir le voile au Québec, ne mettra pas fin à l’hétéropatriarcat, au racisme et à la pauvreté. Établir une corrélation entre le voile et la « domination masculine », invisibilise, d’une part, tout un pan des rapports sociaux qui vont bien au-delà de l’addition sexe + race + classe, mais également, nous paralyse dans la peur de « l’autre ». En cherchant à émanciper cet « autre », nous ne voulons que le « blanchir ». Des femmes voilées se battent pour conserver leur droit de le faire, des travailleuses-eurs du sexe revendiquent la reconnaissance de leur travail et la décriminalisation de celui-ci, je veux profiter du soleil seins nus, des couples homos désirent se marier, elle a choisi l’avortement… Il est plus que temps de cesser de neutraliser ce qui relève du libre choix des individuEs, et de réfléchir sur nos privilèges et sur les oppressions qui s’y rattachent. Le pouvoir d’agir est quelque chose que nous possédons touTEs, le féminisme que je défends à l’intérieur du « vivre-ensemble » repose sur le droit de choisir.

La couverture du livre « Les femmes changent la lutte : au coeur du printemps québécois ».

La couverture du livre « Les femmes changent la lutte : au coeur du printemps québécois ».

Pour lire davantage sur le P!NK BLOC, voir l’article « P!NK BLOC, stratégies subversives en temps de grève », un texte co-écrit par Guillaume Cyr, Philippe Dumaine, Marie-Élaine LaRochelle et Maxime Vallée dans Les Femmes Changent la lutte au cœur du printemps québécois, sous la direction de Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette, paru cet automne aux éditions du remue-ménage.

Marie-Claude G. Olivier est étudiante à la maîtrise en histoire de l’art avec concentration en études féministes à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches consistent à montrer sous quelles formes se développe une troisième vague féministe au Québec, à partir des différents débats féministes actuels et du déplacement de certaines problématiques vers une posture plus inclusive. Elle s’intéresse principalement au champ des théories postmodernes et queer libertaires ainsi qu’à la manière dont les pratiques d’art engagé et activiste favorisent l’émergence de nouveaux discours théoriques par l’action collective. Elle travaille actuellement sur les collectifs Les Fermières Obsédées et Women with Kitchen Appliances. Elle est membre du collectif Projet Vivarium, qui s’intéresse aux pratiques performatives féministes en art.

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